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Sorj Chalandon : « Qu’est-ce que j’aurais fait moi ? »

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Sorj Chalandon : « Qu’est-ce que j’aurais fait moi ? »
Le grand prix du roman de l'Académie française a été décerné à Sorj Chalandon pour Retour à Killybegs (Grasset), un livre sur l'Irlande du Nord et l'itinéraire d'un militant républicain qui a trahi son camp et les siens. Nous l'avions rencontré quelques semaines auparavant lors de la Fête du livre de Saint-Etienne dans le cadre de la radioweb du Club de la presse de la Loire. Nous vous proposons de retrouver cet entretien.

Commençons par le commencement : vos débuts à Libération, parmi ceux qui ont participé à sa création. Libération, dès sa création et à ses débuts, Libération ce sont des militants.

Commençons par le commencement : vos débuts à Libération, parmi ceux qui ont participé à sa création.

Libération, dès sa création et à ses débuts, Libération ce sont des militants. Au début je pense que personne à part un, n’avait de carte de presse. C’est-à-dire que ce sont des militants politiques qui ont décidé de continuer le combat par d’autres moyens. En fait on était assez mal barrés. Moi j’appartenais à un mouvement qui s’appelait « la Gauche prolétarienne », ce que certains appelaient « les Maos ». Ce mouvement se demandait si oui ou non on allait passer à la violence politique pure. Il y avait même un livre écrit par Serge July intitulé Vers la guerre civile. Et puis le 25 février 1972, ça va bientôt être l’anniversaire, un jeune ouvrier maoïste, Pierre Overney, a été assassiné devant Renault-Billan¬court par un vigile parce qu’il dis¬tribuait des tracts. Et cette mort-là a terminé ce mouvement. En tuant ce jeune homme, l’idée même de passer à la lutte violente est morte et donc une partie de ces gens-là ont décidé de poursuivre le combat par d’autres moyens. Libération au début c’était un moyen de continuer différemment le combat. Avec les enterrements de Pierre Overney, de Pierre Goldman, de Jean-Paul Sartre c’était à chaque fois une partie de notre jeunesse ou de nos espérances qui étaient enterrées.

Venons-en à l’Irlande. Quand est-ce que vous découvrez ce pays ?

La première fois que je vais en Ir¬lande du Nord c’est en 1977 et j’y vais pour Libération. Je connaissais l’Irlande de la musique, des pubs, de la bière, de la littérature et je me re¬trouve à 25 ans à découvrir quelque chose que je ne soupçonnais pas : une guerre. Les Britanniques appelaient ça « les troubles ». A 1 h 30 d’avion de nos portes il y avait une guerre. Ce n’était pas du tout vécu comme ça en France.

Petit point historique : l’Irlande devient indépendante en 1922 sauf 6 comtés de l’Ulster qui restent attachés au Royaume Uni. Après de longues années de lutte armée menée par l’Armée républicaine irlandaise (IRA), un processus est engagé en 1999.

A force de travailler sur l’Irlande du Nord, de fréquenter ces gens, de les connaître, c’est dans Libération, un petit journal français, que l’IRA a annoncé qu’elle déposait les armes. Cette information est sortie en France et a ensuite été reprise par la presse américaine, anglaise, etc. ce qui montre l’investissement de ce journal, et le mien, dans ce conflit pendant toutes ces années. On es¬sayait de rendre compte au jour le jour de ce qui se passait.

Jour par jour, et dans les deux camps.

C’est fondamental. Dans une guerre il y a deux camps et il y a deux peurs et si on ne rend pas compte des deux peurs, je pense que l’on fait son tra¬vail de façon dégueulasse. Il faut donc en rendre compte même si le camp républicain sa peur était de ne pas avoir les mêmes droits, et dans le camp loyaliste, unioniste, protestant, sa peur était que les catho¬liques aient des droits. Evidemment le journaliste rend compte des deux peurs, mais une fois que mon article est écrit, en tant qu’homme j’ai le droit de préférer un camp à un autre camp.

Comment on réussit néanmoins à ne pas prendre partie pour l’un ou pour l’autre ?

D’abord parce que Libération a évolué très vite. Du journal militant des débuts Serge July a fait un journal, un vrai, et son problème était justement de ressembler à un journal qui pouvait être lu par la gauche et par la droite qui soit crédible. Le journaliste militant que j’étais est devenu un journaliste en intégrant des choses qui sont pour moi fondamentales, c’est-à-dire l’objectivité. Alors sur une guerre, c’est extrêmement dur d’être objectif. Mais comme vous le dites, dans le camp républicain il y avait des gens qui me disaient : « Vas voir en face. Si tu ne connais pas les gens qui nous combattent, ce conflit tu n’y comprendras rien du tout ». Et quand souvent par paresse ou par sentiment amical je trainais trop dans les pattes du camp républicain, ils me demandaient d’aller voir ailleurs pour savoir où les autres en étaient. Et c’était toujours une formidable leçon.

Pour ce conflit vous avez donc été en contact intime avec ces hommes. Et c’est ce qui a ensuite donné lieu à Mon traitre sorti en 2008. Vous avez côtoyé quelqu’un qui s’est révélé être un informateur de la police britannique.

Sorti de la guerre, un traitre n’est plus d’aucune utilité. Dès que le processus de paix a été engagé, les Britanniques l’ont vendu. Ils ont dit à l’IRA et à sa communauté, au mou¬vement républicain Sinn Fein (qui veut dire « Nous-mêmes » en gaé¬lique) : « Vous avez un traitre parmi vous. Il s’appelle Denis Donaldson ».

Il a été tué le 4 avril 2006, mais pas par les forces de l’IRA.

L’IRA a refusé de le protéger. En revanche il a été tué par des gens opposés au processus de paix. Des gens qui pensent que l’IRA en ayant déposé les armes sont devenus des traitres. Il y a des jusqu’au-boutistes dans toutes les guerres. Ce sont eux qui ont assassiné Denis Donaldson.

En 2008 vous publiez Mon traitre qui utilise la forme du roman pour ra¬conter la trahison que vous avez vécue et qui vous a comme sidéré.

Le journaliste que je suis n’a pas pu faire son travail de journaliste car j’étais trop proche. Il était un ami de ma famille, j’étais un ami de la sienne. On se voyait. Nous nous aimions énormément, je lui faisais une confiance absolue. Moi j’étais trahi, non comme combat¬tant, non comme Irlandais, mais en tant qu’ami. J’ai décidé de faire un roman. Un roman c’est prendre un masque. Dans le roman, je ne suis pas journaliste, je m’appelle An¬toine et je suis luthier parce que je suis venu à l’Irlande par la musique. Denis devient Tyrone Meehan, j’en ai fait un homme de 81 ans. Ecrivant ce roman, ça m’a permis de percer une plaie qui est celle du trahi. Ce roman explique le mécanisme de la trahison, ce que c’est que d’être trahi. Mais je me suis aperçu que le deuil de ma rancoeur n’était pas fait.

D’où votre livre Retour à Killybegs.

Cette fois-ci c’est le traitre qui parle. C’est une chose un peu folle que je ne pensais pas du tout faire quand j’ai écrit Mon traitre, c’est de me mettre à sa place. De rentrer dans sa peau, celle de Tyrone Meehan. Et je demande au lecteur, après avoir avec moi partagé la stupéfaction du trahi, de partager avec moi les silences du traitre, ses mensonges, sa solitude. C’est donc un autre homme puisque mon ami est né en 1950 à Belfast. Cet homme-là est né en 1925 à Killybegs qui est un port d’Irlande, mais en tout cas, tout est exact. C’est la vraie guerre d’Irlande, ce sont les vrais personnages. Les pri¬sons sont telles, les souffrances sont telles, mais ce personnage n’a pas existé mais il est l’ombre de Denis Donaldson.

Quelle part de son caractère avez-vous conservé ?

On ne pourra pas dire, trait par trait et page par page, le vrai du faux. Mais la femme de mon ami dit par exemple : « Je ne peux pas lire ton livre, même si tu as changé des choses, des faits, des dates, car je sais que Denis est dans toutes les pages, qu’il est présent partout ». Ses res¬ponsabilités au sein du mouvement ont été changées, mais en revanche tout ce que je mets en scène, à savoir cette communauté qui l’aime, qui l’applaudit, qui le protège et qui le regarde, alors que lui seul sait, voit ces visages qui le touchent, qui le respectent, qui font de lui un héros. Lui seul sait qu’il n’est pas un héros. Et je pense que c’est une souffrance incroyable.
Je n’ai pas fait ce livre pour le par¬donner, ou pour le comprendre, mais pour qu’on l’accompagne. Je veux que les gens qui lisent ce livre se demandant : « Qu’est-ce que j’au¬rais fait moi ? »
Je pense que dans nos ventres il y a tout. Il y a de la traitrise, de la lâ¬cheté, de la bravoure, de l’héroïsme. Et ce livre c’est pour nous rappeler qu’un traitre ça peut être un homme formidable qui baisse les bras. Ça peut aussi être ça un traitre.

Propos recueillis par Mathieu Ozanam

L’intégralité de l’entretien est à retrouver sur www.saint-etienne.fr/videotheque/13h30-entretien-sorj-chalandon-retour-a-killybegs-grasset




MatOz
Journaliste

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